3 millions d'impôts en fumée: Juraj Slafkovsky brise le silence

3 millions d'impôts en fumée: Juraj Slafkovsky brise le silence

Par David Garel le 2026-01-24

Il y a une chose qu’on entend encore trop souvent à Montréal, comme une rengaine paresseuse qui revient chaque fois qu’un joueur signe un gros contrat :

« Oui, mais avec les taxes, il ne lui reste plus grand-chose. »

Comme si cet argument suffisait à expliquer pourquoi certains joueurs hésiteraient à venir ici, pourquoi Montréal serait une destination « moins attrayante », pourquoi un jeune millionnaire devrait presque être plaint.

La réalité, elle, est beaucoup plus complexe, beaucoup plus intéressante… et surtout beaucoup plus révélatrice du caractère de certains joueurs. Et dans ce contexte-là, il faut lever le chapeau à Juraj Slafkovský, parce que ce qu’il dit, ce qu’il fait et ce qu’il accepte en dit long.

«J'ai entendu parler que Montréal dégoûte certains joueurs. C’est à cause des taxes»

« Mais je ne comprends quand même pas que des joueurs puissent refuser de vivre dans ce paradis de hockey. »

«Je ne pense pas qu’il existe une meilleure ville pour un joueur de hockey. Le Centre Bell est probablement le meilleur amphithéâtre où jouer. Rien ne bat un match du samedi soir dans cet édifice.»

Peu importe si tu travailles plus de la moitié du temps... pour le gouvernement...

Les joueurs du Canadiens de Montréal sont, fiscalement parlant, des employés. Pas des pigistes. Pas des travailleurs autonomes. Des employés à part entière, qui reçoivent un feuillet T4, qui cotisent à l’assurance-emploi, au Régime de rentes du Québec (RRQ), au RQAP, et qui sont assujettis à l’impôt sur le revenu comme n’importe quel autre salarié québécois.

À très hauts revenus, oui, mais selon les mêmes principes de base. Contrairement à une légende urbaine persistante, ils ne peuvent pas simplement « cacher » leur salaire dans une structure magique pour éviter de payer leur dû.

Un joueur résident du Québec paie donc l’impôt fédéral canadien, l’impôt provincial québécois, et ses cotisations sociales, exactement comme un cadre supérieur ou un entrepreneur salarié.

À partir de certains seuils, chaque dollar additionnel est imposé à plus de 53 % combiné fédéral-provincial. Oui, plus de la moitié. Et c’est là que beaucoup décrochent… sauf ceux qui comprennent réellement ce qu’ils signent et pourquoi ils le font.

Il y a toutefois une nuance importante, souvent mal comprise : les joueurs de la LNH ne sont pas imposés de la même façon sur chaque dollar gagné selon l’endroit où ils jouent.

Une partie de leur salaire est ventilée en fonction des matchs joués dans chaque juridiction. Ainsi, lorsqu’un joueur du Canadien dispute des matchs aux États-Unis, il peut être soumis à ce qu’on appelle la « jock tax » dans certaines villes ou certains États américains, comme le Missouri ou la Californie.

Cela signifie qu’une fraction de son salaire est imposée localement, selon les règles en vigueur là-bas, puis créditée ou compensée dans sa déclaration canadienne pour éviter une double imposition complète.

C’est complexe, c’est lourd, et ça nécessite une armée de fiscalistes… mais ce n’est pas un échappatoire, c’est un casse-tête.

Dans le cas des joueurs européens, le piège est encore plus sournois. Beaucoup arrivent très jeunes, sans actifs, sans patrimoine, sans réelle conscience fiscale.

Ils deviennent résidents canadiens, commencent à gagner des millions, investissent, achètent des propriétés, placent de l’argent.

Et le jour où ils décident de repartir vivre en Europe, ils font face à l’impôt de départ : une taxation sur la valeur accumulée de leurs actifs comme s’ils les avaient vendus au moment de quitter le pays.

Une bombe fiscale que plusieurs découvrent trop tard. Et malgré tout ça, certains choisissent quand même Montréal.

C’est ici que le cas Slafkovský devient fascinant.

Quand Juraj Slafkovský signe à 7,6 millions de dollars par saison, il sait exactement ce que ça signifie. Non seulement il aurait pu signer pour 10 M$, mais il sait qu’une portion massive de ce montant disparaîtra en impôts.

Le Slovaque affirme que selon lui, c'est minimum 3 M$ qui partent en fumée vers les coffres des deux gouvernements (Canada-Québec) peu importe les montages financiers de son comptable.

Il sait qu’il ne joue pas dans un État sans impôt comme la Floride ou le Nevada. Il sait que, net-net, il pourrait garder beaucoup plus d’argent ailleurs.

Et pourtant, quand on lui parle de Montréal comme d’une destination moins prisée, il sourit. Il lance, à moitié en blague, que c’est peut-être à cause des taxes… puis il démonte complètement l’argument.

Pour lui, Montréal est un paradis. Le Centre Bell est le meilleur amphithéâtre de la ligue. Un match du samedi soir ici n’a pas d’équivalent.

La ville, les restaurants, la vie, les partisans, l’environnement hockey… tout ça a une valeur. Une vraie. Une valeur qui ne se mesure pas seulement en pourcentage d’imposition. Slafkovský ne joue pas au hockey pour optimiser une feuille Excel. Il joue pour vivre quelque chose de plus grand.

« Il y a de tout à Montréal. Du bon hockey, de bons fans, de bons restaurants et j’habite un bel appartement. Il ne m’en faut pas beaucoup plus.»

Et c’est là qu’il faut dire les choses de manière cinglantet : oui, le Canadien a payé « des peanuts » relativement parlant pour un joueur qui est en train de devenir une force dominante de la ligue.

Oui, à 7,6 millions par année, dans un contexte où des joueurs de moins de 25 ans dépassent allègrement les 8, 9 et même 10 millions, Montréal a frappé un coup.

Et oui, après impôts, ce montant devient encore plus impressionnant quand on réalise ce que Slafkovský accepte réellement de sacrifier financièrement pour jouer ici.

La même logique s’applique ailleurs dans l’organisation. Quand Lane Hutson signe un contrat à rabais de 8,85 M$, il sait lui aussi qu’il sera imposé lourdement.

Quand Nick Suzuki, capitaine du Canadien, demeure résident canadien et ne cherche pas à se créer des montages exotiques pour éviter l’impôt, il envoie un message clair : certains joueurs choisissent la stabilité, l’identité, le rôle, plutôt que l’optimisation fiscale maximale.

Ce discours sur les taxes sert trop souvent d’excuse pour masquer autre chose : le manque de vision à long terme de certains joueurs, ou le refus d’assumer la pression unique de Montréal.

Parce que la vérité, c’est que les joueurs bien entourés fiscalement vivent très confortablement malgré l’impôt. Ils investissent. Ils structurent. Ils planifient. Ils ne vivent pas de chèque en chèque.

Ce que Slafkovský démontre, c’est une maturité rare pour son âge. Il comprend que l’argent viendra de toute façon, que sa valeur sportive explose, que les contrats futurs suivront.

Mais surtout, il comprend que jouer à Montréal, dans ce marché, avec cette passion, dans cet édifice, ça ne se remplace pas par quelques points de pourcentage d’impôt en moins.

Alors oui, parlons d’argent. Parlons d’impôts. Parlons de fiscalité. Mais faisons-le honnêtement. Les joueurs du Canadien paient cher pour jouer ici. Ils le savent. Et ceux qui restent, ceux qui signent, ceux qui s’engagent, méritent qu’on le reconnaisse.

Dans un monde où les joueurs sont de plus en plus riches, de plus en plus jeunes, il est rafraîchissant de voir un jeune homme comme Juraj Slafkovský dire, sans détour, que Montréal vaut largement ce qu’il paie en impôts. Parce qu’au final, ce qu’il achète avec ça, ce n’est pas une économie fiscale. C’est une place dans l’histoire.