Pendant toute la saison, chaque fois que le nom de Lane Hutson revenait dans une discussion sur les meilleurs défenseurs de la Ligue nationale, les partisans du Canadien avaient l’impression de regarder un joueur qui était en train de faire exploser tous les préjugés associés à son gabarit.
Après tout, on parle d’un défenseur qui a pratiquement maintenu un rythme d’un point par match, qui a transformé l’attaque montréalaise dès son arrivée, qui a donné une nouvelle dimension à l’avantage numérique et qui a poursuivi son travail en séries éliminatoires en terminant parmi les défenseurs les plus productifs de toute la ligue.
L'été dernier, plusieurs en étaient déjà rendus à discuter de son prochain contrat comme s’il était acquis qu’il allait éventuellement rejoindre le groupe des défenseurs gagnant plus de neuf millions de dollars par saison. Lorsqu'il a signé pour 8,85 M$ par année, tout le monde au Québec parlait de vol en plein jour.
Puis sont arrivés les informations de Corey Pronman, expert des espoirs dans The Athletic, qui a toujours méprisé Hutson.
Rappelons que dans la tête de Pronman, Hutson ne sera jamais plus qu'un défenseur numéro 4. Et pour le prouver, il est allé parlé è plusieurs recruteurs ne remet pas en question le talent de Hutson, mais qui expose un fossé immense entre la façon dont les amateurs évaluent un défenseur et la façon dont les dirigeants de la LNH le font lorsqu’ils bâtissent une équipe avec l’objectif précis de gagner quatre rondes de séries éliminatoires.
Pronman a demandé à huit recruteurs et dirigeants de la Ligue nationale d’identifier les meilleurs défenseurs du circuit.
Le résultat est une véritable claque au visage orsqu’on regarde la saison que vient de connaître Hutson. Malgré sa production offensive, malgré sa visibilité, malgré l’enthousiasme qu’il suscite partout où il passe, il se retrouve à l’extérieur du top-10 collectif.
Absent parmi les finalistes du trophée Norris, exclusion de l’équipe olympique américaine et voilà que les recruteurs le placent 12e du circuit Bettman.
Plus encore, plusieurs joueurs qui récoltent beaucoup moins de points ont obtenu davantage de respect auprès des décideurs consultés.
La raison est simple : les recruteurs ne regardent pas le hockey avec les mêmes lunettes que le public. Les partisans voient les points, les jeux spectaculaires, les relances et les statistiques offensives.
Les dirigeants regardent le coup de patin, la puissance physique, la capacité à défendre à cinq contre cinq, la résistance aux longues séries et la faculté d’affronter soir après soir les meilleurs attaquants du monde.
C’est dans cette partie du débat que les commentaires recueillis par Pronman deviennent difficiles à ignorer. Un recruteur a regroupé Adam Fox, Evan Bouchard et Lane Hutson dans la même catégorie avant de déclarer :
« Ils ne peuvent pas être ton meilleur défenseur. »
Un autre a ajouté qu’il était possible de gagner avec ce type de joueur, mais qu’il ne fallait pas en accumuler plusieurs dans la même brigade défensive.
Un ancien joueur devenu recruteur a poussé la réflexion encore plus loin en expliquant que lorsqu’il voyait un petit défenseur à l’autre bout de la patinoire au début d’une série éliminatoire, il savait que la confrontation ne serait pas particulièrement exigeante sur le plan physique.
Ce ne sont pas des commentaires lancés au hasard. Ils représentent une école de pensée encore très répandue dans la LNH.
Lorsqu’on analyse les équipes qui ont remporté la Coupe Stanley au cours de la dernière décennie, on comprend rapidement pourquoi ces dirigeants continuent de défendre cette vision.
La Caroline s’est appuyée sur Jaccob Slavin et K’Andre Miller. La Floride a bâti sa muraille autour d’Aaron Ekblad, Niko Mikkola, Dmitry Kulikov et Seth Jones.
Vegas comptait sur Alex Pietrangelo, Brayden McNabb et Nicolas Hague. Tampa Bay possédait Victor Hedman, Erik Cernak, Mikhail Sergachev et Zach Bogosian.
Les Blues de Saint-Louis avaient Alex Pietrangelo, Colton Parayko et Jay Bouwmeester. On parle presque toujours de défenseurs immenses, mobiles, robustes et capables de jouer dans toutes les situations imaginables.
Les recruteurs regardent cette liste et arrivent à une conclusion qui ne varie pratiquement jamais : lorsqu’une équipe soulève la Coupe Stanley, son défenseur numéro un est généralement capable de dominer physiquement autant que techniquement.
C’est précisément à cet endroit que le texte de Pronman devient inquiétant pour le Canadien de Montréal. Il rappelle que plusieurs dirigeants de la ligue ne considèrent toujours pas Hutson comme le genre de défenseur autour duquel une organisation peut construire toute sa structure défensive.
Ils le voient comme une pièce exceptionnelle. Ils le voient comme un joueur capable de faire gagner des matchs. Ils le voient comme un moteur offensif rare. Mais ils ne le voient pas nécessairement comme celui qui va neutraliser les meilleurs attaquants adverses pendant vingt-cinq minutes dans une série contre la Caroline ou la Floride.
La série contre les Hurricanes a justement offert un aperçu de cette réalité. Hutson a continué de produire, il a continué de créer des occasions et il a continué de démontrer pourquoi il est l’un des jeunes défenseurs les plus talentueux de la ligue.
Toutefois, plus la série avançait, plus le défi physique devenait exigeant. Les Hurricanes imposaient leur rythme, multipliaient les mises en échec, forçaient les batailles le long des rampes et obligeaient les défenseurs à absorber une charge de travail énorme.
C’est exactement ce type d’environnement que plusieurs recruteurs ont en tête lorsqu’ils évaluent un défenseur destiné à devenir la pierre angulaire d’une équipe aspirante.
Cette réflexion mène directement à une autre conclusion qui risque de déplaire aux partisans du Canadien : Montréal n’a probablement toujours pas de défenseur numéro un selon les critères traditionnels de la Ligue nationale.
Noah Dobson est un excellent défenseur. Mike Matheson demeure un joueur très utile. Lane Hutson est déjà une vedette offensive.
Malgré tout, lorsqu’on regarde les profils que les recruteurs placent au sommet de leur hiérarchie, on parle de joueurs comme Cale Makar, Quinn Hughes, Charlie McAvoy, Moritz Seider, Zach Werenski ou Brock Faber, soit des défenseurs capables d’influencer le jeu partout sur la patinoire tout en répondant à des exigences physiques très élevées.
Pourquoi Quinn Hughes s'il est pratiquement aussi petit que Hutson? Car il est beaucoup plus explosif sur patins.
Cette réalité explique également pourquoi le choix de David Reinbacher continue de faire l’objet de débats trois ans après le repêchage.
Le Canadien n’a jamais sélectionné Reinbacher avec l’idée d’obtenir un défenseur offensif spectaculaire. L’organisation croyait repêcher un futur défenseur droitier capable de jouer vingt-cinq minutes par match contre les meilleurs éléments adverses.
Or, son développement a été ralenti, son ascension a été plus compliquée que prévu et rien ne garantit aujourd’hui qu’il deviendra ce joueur. Le problème est que le marché ne propose pratiquement aucune autre solution.
Chaque fois qu’on examine les agents libres disponibles ou les défenseurs susceptibles d’être échangés, on arrive au même constat.
Les véritables défenseurs numéro un sont presque impossibles à obtenir. Les équipes qui en possèdent un refusent de s’en départir. Lorsqu’un joueur de cette catégorie devient disponible, le prix exigé est astronomique.
Voilà pourquoi Noah Dobson a coûté aussi cher. Voilà pourquoi les défenseurs droitiers de haut niveau sont devenus l’une des ressources les plus précieuses de toute la LNH.
Les recruteurs ne disent pas que Lane Hutson est surévalué ou qu’il est incapable de mener le Canadien vers le succès.
Ils affirment plutôt qu’une partie importante de la Ligue nationale continue de croire qu’un défenseur de ce profil doit être accompagné par d’autres pièces capables d’assumer les responsabilités les plus difficiles.
Cette nuance est importante, car elle explique pourquoi Montréal a investi autant d’énergie dans la recherche d’un défenseur droitier dominant et pourquoi la quête risque de se poursuivre encore longtemps.
Les partisans du Canadien peuvent être fiers de ce que Lane Hutson accomplit. Ils ont raison de voir en lui une vedette.
Toutefois, les commentaires recueillis auprès des recruteurs rappellent que le débat ne porte pas sur son talent. Le débat porte sur une question beaucoup plus complexe : lorsqu’une équipe rêve de gagner la Coupe Stanley, qui est le défenseur que l’entraîneur envoie sur la glace lorsque tout est en jeu?
À l’heure actuelle, plusieurs dirigeants de la LNH ne sont toujours pas convaincus que la réponse soit Lane Hutson, et cette conclusion représente probablement un défi beaucoup plus important pour Kent Hughes que n’importe quel classement publié au cours de l’été.
Le DG du CH doit trouver un défenseur numéro un et non top-4. Bonne chance...
