Ceux qui ont mis les pieds au Complexe d’entraînement du Canadien dans les derniers jours n’ont pas eu besoin d’un communiqué officiel pour comprendre qu’un virage venait d’être pris.
On parle d'une véritable commotion,
Il suffisait de regarder la glace. Il suffisait de suivre le mouvement. Il suffisait d’observer Marco Marciano au travail pour saisir à quel point le contraste avec l’ère Éric Raymond est brutal, presque gênant.
Marciano est partout. Sur la glace, au bord de la bande, dans le regard de ses gardiens. Il patine, il gesticule, il corrige, il encourage, il reprend, il recommence. Il parle avec ses mains, avec son corps, avec son énergie.
On le voit intervenir après une séquence, interrompre un exercice pour ajuster un détail, revenir sur un déplacement, sur un angle, sur une lecture. Il vit chaque arrêt comme si c’était le sien. I
lI vit chaque erreur comme une occasion immédiate de corriger. C’est une présence constante, envahissante au sens noble du terme. Une présence de travailleur. De guerrier.
Et c’est là que le malaise s’installe rétrospectivement. Parce que ce que Marciano expose, sans jamais le dire, c’est le vide qui l’a précédé.
Pendant des mois, des années même, on se demandait ce que faisait réellement Éric Raymond. On le voyait peu. On ne le voyait pas sur la glace. Pas de gestes. Peu d’interventions visibles. Peu d’énergie projetée.
Embarassant...
Tout semblait se passer derrière des portes fermées, dans une zone floue où ni les joueurs ni le public ne pouvaient vraiment mesurer l’impact du travail effectué. À force, une question s’est installée, sourde mais persistante : est-ce que quelqu’un est vraiment là avec eux ?
Marciano, lui, ne laisse aucune place au doute. Il travaille comme il vit le hockey : intensément. Ceux qui l’ont côtoyé dans le junior, dans la Ligue américaine, dans les camps de développement le répètent tous : il demande autant qu’il donne, et souvent plus.
Son éthique de travail n’est pas un slogan, c’est une signature. Il a gravi chaque échelon à la dure, parfois dans l’ombre, parfois loin de sa famille, souvent dans des rôles ingrats, simplement pour rester dans l’écosystème et continuer à apprendre. Ce n’est pas un entraîneur parachuté. C’est un entraîneur forgé.
La différence se ressent aussi dans la relation humaine. Marciano parle, mais surtout, il écoute. Il connaît ses gardiens.
Il connaît leur langage corporel, leur manière de réagir après un but, après une mauvaise séquence, après une période plus difficile. Il intervient mentalement autant que techniquement. Il n’écrase pas. Il accompagne. Il n’impose pas une vision rigide : il ajuste la sienne à celle du gardien devant lui. C’est exactement ce qui manquait.
Et forcément, quand un homme comme ça arrive, il met en lumière ce qui n’allait plus avant lui. Pas par méchanceté. Pas par calcul. Simplement par contraste. Marciano travaille trop fort pour qu’on ne remarque pas à quel point, avant, tout semblait figé. Trop silencieux. Trop distant. Trop abstrait.
Ce n’est pas un hasard si les gardiens parlent déjà différemment. Ce n’est pas un hasard si l’on voit plus de communication, plus de préparation, plus de détails corrigés en temps réel.
Ce n’est pas un hasard si l’environnement paraît soudainement plus vivant, plus humain, plus impliqué. Le poste d’entraîneur des gardiens n’est plus un bureau invisible : c’est redevenu un métier de glace.
Marciano ne fait pas de miracle. Il fait ce que font les vrais travailleurs : il s’investit. Et en le voyant à l’œuvre, une certitude s’impose : ce changement-là n’est pas cosmétique. Il est structurel. Il est culturel. Et surtout, il était attendu depuis longtemps.
Car ce coach n’est pas apparu par magie derrière le banc du Canadien. Il ne sort pas d’un laboratoire ni d’un réseau d’amitiés bien placées.
Son ascension est lente, patiente, presque obstinée, à l’image de ceux qui savent très tôt qu’ils devront travailler deux fois plus fort pour être pris au sérieux.
Avant d’être associé à la LNH, avant même d’être reconnu comme un spécialiste des gardiens, Marco Marciano a d’abord été un gars de terrain, façonné dans les arénas froids, les longs voyages d’autobus et les rôles invisibles.
Son histoire commence loin des projecteurs, dans le hockey mineur et le midget AAA, notamment avec les Régents de Laval-Laurentides-Lanaudière.
Très tôt, Marciano comprend qu’il ne sera pas un ancien joueur vedette recyclé en coach. Il sera un bâtisseur. Il se spécialise, observe, étudie, démonte la position du gardien image par image.
Il accepte ensuite des mandats dans la LHJMQ, à Drummondville puis au Cap-Breton, où il affine sa compréhension du développement, du mental, de la fragilité des jeunes gardiens plongés trop vite dans des contextes hostiles.
Le véritable tournant arrive lorsqu’il accepte un poste à Hamilton, dans l’organisation du Canadien, officiellement comme entraîneur vidéo. Un pas de côté en apparence. Un pas stratégique en réalité. Marciano sait exactement ce qu’il fait : mettre un pied dans le hockey professionnel, même si cela signifie voyager sans sa famille, cumuler les responsabilités et travailler dans l’ombre.
Quand l’entraîneur des gardiens est absent, c’est lui qui prend le relais. Quand il faut aider, ajuster, corriger, il est là. Toujours.
De Hamilton à St. John’s, puis à Laval, Marciano devient une constante dans l’écosystème du Canadien. Pendant plus d’une décennie, il travaille avec pratiquement tous les gardiens qui passeront par le club-école et qui, un jour ou l’autre, goûteront à la LNH.
Il voit défiler les parcours brisés, les espoirs pressés trop vite, les retours en arrière, les reconstructions mentales. Il accompagne, entre autres, Dustin Tokarski, Mike Condon, Charlie Lindgren, Cayden Primeau, Jakub Dobeš et Jacob Fowler. Il voit ce qui fonctionne. Il voit surtout ce qui détruit.
Ce qui distingue Marciano, ce n’est pas seulement la technique. C’est sa capacité à survivre aux défaites des autres.
Quand Jakub Dobeš arrive à Laval et encaisse but après but, quand la confiance s’effondre et que les chiffres deviennent lourds, Marciano ne lâche pas. Il ajuste, il répète, il protège mentalement. Il comprend que le développement d’un gardien ne suit jamais une ligne droite. Cette patience-là, il l’a apprise à force de rester, à force d’encaisser avec eux.
Son passage ponctuel avec le Canadien en 2021, lors du congédiement de Stéphane Waite, n’était pas un accident non plus.
Même dans un contexte d’urgence, Marciano s’était imposé par son intensité, y compris auprès de Carey Price. Il n’a jamais cessé d’être vu comme un homme de confiance à l’intérieur de l’organisation, au point où plusieurs équipes de la LNH auraient manifesté de l’intérêt pour ses services. Le Canadien l’a retenu. Longtemps. Jusqu’au moment où ils n'ont pas eu le choix de le promouvoir.
Si sa promotion actuelle frappe autant l’imaginaire, c’est parce qu’elle n’a rien d’un coup de dés. Elle est l’aboutissement logique d’un parcours cohérent, construit loin des caméras.
Marciano n’a pas grimpé en sautant des marches. Il les a toutes montées, souvent à reculons, souvent dans le bruit des autres.
Aujourd’hui, quand il patine avec les gardiens du Canadien, ce n’est pas seulement un entraîneur qu’on voit. C’est tout un passé de sacrifices, de nuits d’autobus, de carrières sauvées à petit feu, qui se manifeste enfin à la surface.
Et c’est précisément pour ça que son arrivée ne ressemble pas à une transition. Elle ressemble à un gil digne d'Hollywood...
