Il y a des images qui vieillissent mal. Des scènes qui, sur le moment, semblent puissantes, symboliques, presque cinématographiques, mais qui, avec le recul, deviennent le parfait résumé d’un effondrement.
L’image de Shane Wright qui vise d'un regard de feu la table du Canadiens de Montréal au repêchage de 2022 en fait partie.
Let’s not forget the Shane Wright ‘stare down’ on draft night. That was meant for Jeff Gorton, Kent Hughes and scouts. Not sure they will easily forgive pic.twitter.com/2aAGXmwAjT
— JeSuisCH🏒BleuBlancRouge (@HabsHappy) January 22, 2026
Ce regard lourd de reproches, ce langage corporel chargé de défi, ce « vous auriez dû me prendre » muet, avaient été interprétés comme la marque d’un futur leader vexé, prêt à faire payer l’affront à ceux qui avaient osé passer leur tour.
À l’époque, une partie non négligeable du public montréalais avait embarqué. Quand Wright avait connu une première saison professionnelle honnête à Seattle la saison dernière, avec plus de buts que Juraj Slafkovský (19 vs 18), les mêmes voix revenaient à la charge.
On disait que le Canadien s’était trompé. Que le choix sûr avait été ignoré. Que le centre ontarien, supposément plus « NHL ready », aurait été la décision logique. Que Slafkovský était un pari risqué, trop brut, trop lent à éclore, trop dépendant de son gabarit.
Un an plus tard, le décor a complètement changé. Et pas subtilement.
Shane Wright, aujourd’hui, est au cœur de rumeurs de transaction à Seattle. Pas de murmures anodins, pas de spéculations farfelues, mais un vrai questionnement organisationnel sur la valeur, le plafond et la direction à prendre avec un joueur qui, malgré son statut de choix numéro quatre et son aura de joueur d’exception à 15 ans, plafonne offensivement, stagne dans son rôle, et peine à imposer une identité claire dans la Ligue nationale.
17 points en 49 matchs. Un taux de réussite aux mises au jeu inquiétant (37%). Une efficacité de tir qui s’est effondrée (de 21% à 9%). Et surtout, cette impression persistante d’un joueur correct dans plusieurs facettes, mais dominant dans aucune.
Le Kraken veut inclure Wright dans un package deal pour aller chercher un attaquant top 6.
DFO Rundown (Jan 21): Pagnotta says Seattle is open to the idea of moving Shane Wright. They are looking for a legit top 6 threat and they would be willing to include him in a package to get that. Other teams are saying his name is out there. #seakraken #NHL pic.twitter.com/eZURnUWanX
— NHL Trade Alert (@NHLTradeAlert) January 21, 2026
Pendant ce temps, à Montréal, Slafkovský est devenu exactement ce que ses défenseurs annonçaient… et ce que ses détracteurs refusaient de voir: un attaquant de puissance de premier plan.
Il ne s’agit plus d’un débat théorique, ni d’un exercice de projection. À 21 ans, Slafkovský est en train de vivre une véritable saison d’éclosion, une de celles qui redéfinissent une carrière.
40 points, 19 buts, une cadence offensive qui le place parmi les meilleurs marqueurs de la LNH depuis la mi-décembre, et surtout une influence tangible sur le jeu, soir après soir.
Il ne remplit pas seulement une feuille de pointage, il impose des séquences, il dicte des tempos, il écrase physiquement des adversaires qui, il y a encore un an, semblaient le déstabiliser.
La revanche est là. Et elle est brutale.
Parce qu’il faut se rappeler le contexte. Slafkovský n’a pas seulement été critiqué pour son rendement. On a douté de son sérieux. On a attaqué sa discipline. On a fouillé sa vie privée.
On a associé ses performances à des rumeurs de sorties tardives, à sa relation avec Angélie Bourgeois-Pelletier, à des histoires de bars, de jalousie, de fatigue, comme si un premier choix au total devait être un moine dès 20 ans pour mériter le droit d’apprendre son métier.
Chaque mauvaise séquence devenait un prétexte. Chaque match sans point était interprété comme une confirmation.
Or, ce que l’on comprend aujourd’hui, c’est que Slafkovský n’était pas distrait. Il était obsédé. Obsessionnel dans le bon sens du terme, incapable de tolérer l’erreur, incapable de « let it go », incapable de dormir quand il estimait avoir coûté un match à son équipe.
Il l’a lui-même admis récemment, expliquant qu’il pouvait ruminer jusqu’à minuit après une mauvaise performance, se fâcher, analyser, digérer, avant de forcer la coupure, parce qu’une saison de 82 matchs ne permet pas de s’autodétruire mentalement sur chaque détail.
Cette obsession, qui a été interprétée comme une faiblesse, est devenue sa force.
Et c’est ici que la comparaison avec Shane Wright devient implacable. Wright, depuis son arrivée à Seattle, est resté dans un rôle stable, confortable, protégé. Troisième trio. Deuxième vague d’avantage numérique. Temps de glace similaire. Contexte relativement constant.
Malgré cela, sa production a chuté, son efficacité s’est effritée, et son impact réel sur les matchs est devenu de plus en plus discret.
On parle d’un joueur responsable, oui. D’un bon tir, parfois. Mais d’un centre qui ne crée pas suffisamment, qui ne transporte pas l’attaque, qui n’impose pas sa présence physique ni émotionnelle.
C’est précisément pour cette raison que l’idée d’un échange commence à circuler. Parce que son plafond semble déjà défini. Parce qu’il n’est pas un joueur de rupture. Parce qu’il n’apporte ni le grit, ni le papier sablé, ni la capacité de changer l’allure d’un match par sa seule présence.
Dans une ligue où les centres dominants doivent imposer quelque chose, de la vitesse, de la robustesse, de la créativité ou du caractère, Wright semble coincé entre plusieurs identités sans en incarner une pleinement.
Alors, la question se pose presque naturellement à Montréal : et si le Canadien allait le chercher ?
La réponse, pourtant, est non. Et elle est claire.
Le Canadien n’a pas besoin de Shane Wright. Pas aujourd’hui. Pas dans ce contexte. Ce club a besoin de joueurs capables de jouer lourd, d’absorber la pression, de déranger, de frapper, de gagner des batailles le long des rampes et de survivre dans un marché qui ne pardonne rien.
Il a besoin de centres ou d’ailiers avec du mordant, du caractère, une capacité à embrasser le chaos. Ce que Slafkovský est en train de devenir. Ce que Wright, à ce stade-ci, n’est pas.
La beauté, et la cruauté, de cette situation, c’est qu’elle force un regard en arrière. Tous ceux qui, l’an dernier, utilisaient la production temporairement supérieure de Wright pour attaquer le choix de Slafkovský doivent aujourd’hui composer avec une réalité dérangeante : le Canadien n’a pas raté son coup. Il a assumé un pari plus difficile, plus bruyant, plus inconfortable… et il est en train de le gagner.
Slafkovský n’est plus un projet abstrait. Il est un joueur de premier plan, déjà capable de dominer des séquences NHL, de prendre des responsabilités, d’assumer ses erreurs publiquement et de répondre par le jeu.
Il n’a pas fait son "bad boy" en défiant une table de repêchage du regard. Il a encaissé, travaillé, absorbé la pression… et il répond maintenant là où ça compte.
La scène du repêchage 2022 reste gravée. Mais son sens a changé. Ce regard de Wright, autrefois perçu comme une promesse, ressemble aujourd’hui davantage à un instant figé dans une narration trop vite écrite.
Pendant que certains savouraient une revanche imaginaire, Slafkovský construisait la sienne en silence.
Et aujourd’hui, la hiérarchie est renversée.
Shane Wright est sur le marché.
Juraj Slafkovský est le patron.
Le « big boss », comme on dirait sans détour.
Et cette fois, il n’y a plus de débat.
